LA VOIX DU NORD
Edition du Jeudi 20 Mai 2004


 
 Dossier / Abus sexuel : les enfants mentent-ils ?

 

 
Abus sexuels : les enfants peuvent-ils mentir ?
 

COUP de théâtre mardi soir dans le procès d’Outreau : Myriam, la mère des enfants violés, avoue qu’elle a accusé des pires crimes sexuels treize innocents. Elle avoue qu’elle a menti. Elle ajoute qu’elle l’a fait pour couvrir les « mensonges » de ses enfants.
Mais les enfants alors ? Ont-ils tout inventé ? Victor Simon est médecin à Lille, directeur de l’Institut de médecine psychosomatique et de l’enseignement d’hypnose à l’université de Paris V-Necker. Il est l’auteur d’un livre qui vient de paraître destiné à sensibiliser les parents et les éducateurs sur la réalité trop fréquente des incestes, Abus sexuel sur mineur.
– Dans le cadre d’un procès pour abus sexuel, un enfant invente-t-il ?
« Quand il y a eu attouchement ou abus sexuel, l’enfant ne l’invente pas. Un enfant qu’on interroge dit sans perversité : "Il a touché mon zizi, ma nénette." Tant qu’il n’y a pas de situation d’emprise, il trouvera que c’est normal et parlera sans porter de jugement. »
– Que voulez-vous dire par « situation d’emprise » ?
« Dans une cour de récré, par exemple, un enfant peut se conduire comme un petit chef, un tyran, par rapport à un autre enfant, l’obliger à subir des attouchements, le contraindre à les accepter puis à se taire : "Si tu le dis à quelqu’un, plus personne ne te parlera." Ou "on te tuera". Une mère peut aussi influencer son enfant : "Si tu le dis, ton père ira en prison, il va perdre son travail et nous n’aurons plus rien à manger". »
– Si on l’interroge alors, il ment ?
« Il obéit par contrainte et tait la vérité pour survivre. Il est obligé de se taire sinon il est puni. Mais en se taisant, il laisse se perpétrer la situation. C’est une double contrainte. »
– Est-ce qu’il peut devenir à son tour un abuseur ?
« Non, ce n’est pas automatique. Si le père ou la mère défend l’enfant, porte plainte, va voir la directrice de l’école, révèle la situation, l’enfant peut se sentir "réparé". Si un trouble est repéré (pipi au lit, chute brutale des résultats scolaires, maux de ventre, etc.), on doit rechercher l’abus sexuel et décider avec lui d’une thérapie pour l’aider à sortir de la souffrance. En revanche, il faut bien comprendre qu’un enfant est un surdoué de l’apprentissage et que si on le laisse au contact d’un pervers sexuel, il peut devenir un surdoué de la perversion sexuelle. »
– Un avocat, un policier, un parent peut-il influencer la parole de l’enfant ?
« Tout adulte peut influencer un enfant. Dans le cadre d’un procès pour abus sexuel, il est capital de savoir comment le premier témoignage de l’enfant a été recueilli : qui interrogeait, qui était présent avec lui, a-t-on fait un enregistrement vidéo, en une seule fois, a-t-on posé dix fois les mêmes questions, etc. »
– Pourquoi est-ce si important ?
« Parce que chez quelqu’un qui est en état de stress aigu, en état de choc, les défenses psychiques s’effondrent. Chaque question posée peut devenir une suggestion. L’enfant ressent d’autant plus la pression qu’autour de lui, on lui répète : "Mais réponds ! Dis quelque chose !" Lorsqu’il répondra, l’adulte en face de lui s’appuiera sur sa réponse pour poser une autre question. L’enfant pense qu’on le croit et se dit inconsciemment : "Tiens ce policier, cet avocat, me prend au sérieux, ce que je lui dis est donc vrai." L’enfant construit ainsi un faux souvenir. »
– Donc il ment ?
« Non ! Le faux souvenir n’est pas un mensonge ! La façon dont on pose les questions peut induire un faux souvenir qui se construit en fonction de la façon de poser les questions, puisque, à chaque question, l’affirmation précédente semble vraie pour l’enfant et validée. »
– Par exemple ?
« Si je vous demande "Vous avez remarqué l’homme qui était derrière vous quand vous avez sonné chez moi ?", vous allez sans doute me répondre "Ah ? Il y avait un homme derrière moi ?". Ma question suivante sera : "Oui... Et avait-il un jean bleu ou noir ?" Et là, vous allez répondre : "Je ne sais pas, je n’ai pas eu le temps de voir...". Mais avec cette réponse, vous commencez à construire le faux souvenir. Si, en plus, vous étiez un peu stressée et anxieuse parce que vous aviez senti une présence derrière vous dans la rue sur votre trajet, ce sera d’autant plus facile. »
– On peut donc faire dire quelque chose à un enfant ?
« Le père, la mère, l’avocat, le policier peut très bien "organiser" la parole de l’enfant par des questions directives.
Ce n’est pas du tout la même chose de s’adresser à l’enfant sous forme d’une question précise "Donc, le monsieur il t’a fait quoi ?" ou de lui poser une question floue "Tu n’as pas l’air d’aller bien, qu’est-ce qui se passe ?". » Un adulte peut briefer à fond un enfant. Celui-ci, par la suite, se sentira obligé de couvrir l’adulte. En thérapie, on parle de "loyautés familiales". ».
– Est-il vraisemblable qu’un enfant abusé sexuellement fasse des signes d’amour à son père ou sa mère dans une salle de tribunal ?
« Oui, tout à fait. Un enfant peut raconter n’importe quoi pour retourner chez lui et retrouver ses parents. Parce que chez lui, c’est sa vie, sa base de vie. Le lien entre un parent – fût-il un bourreau – et son enfant est très fort. C’est le fameux syndrome de Stockholm : la victime "comprend" son bourreau, prend parti pour lui. »
Propos recueillis par J. J.
(1) « Abus sexuel sur mineur », par Victor Simon. Armand Colin. 21 €.

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